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الثلاثاء، شتنبر 13، 2005

Comment l'Education nationale forme de mauvais citoyens

http://www.telquel-online.com/190/couverture_190_1.shtml


Par Driss Ksikes
Comment l'Education nationale
forme de mauvais citoyens




Mis à part les parents qui peuvent se permettre les meilleures écoles privées ou celles de la mission, hors de prix, la masse des Marocains a droit à des établissements peu rassurants. Si le savoir y est prodigué avec beaucoup d'à peu près, la personnalité des enfants, en phase de construction, y est prise en otage. Entre bigoterie ambiante, laissez-aller, manque d'écoute et violence, les valeurs qui leur sont transmises vont souvent à l'encontre des vœux affichés par les responsables. Certes, le ministère a opéré une modernisation des programmes et une mise à niveau partielle du livre scolaire. Mais des études menées sur le terrain montrent que le saupoudrage de valeurs universelles par-ci et de Moudawana
par là, ne résiste ni aux valeurs archaïques qui ont la peau dure (dans les manuels mêmes), ni à l'indigence culturelle transmise dans les classes. à qui la faute ? à une arabisation irréfléchie dont on traîne encore les conséquences ? à des centres de formation de basse altitude intellectuelle ? à l'impossible égalité des chances que ressentent élèves et enseignants du peuple ? à tout cela à la fois. Résultat, les dégâts sont énormes. Et vos enfants en paient le prix.



Ces Marocains (dé)formés par l'école


(AFP)
études de terrain et avis d'experts à l'appui, voici en 10 points à quoi pourrait ressembler le Marocain de demain, façonné par l'école d'aujourd'hui.



Plus musulmans qu'humanistes

Entre tradition et modernité, le Maroc a toujours joué à l'équilibriste. Dès 1998, le mot d'ordre officiel orientant les valeurs enseignées à l'école a hiérarchisé les priorités : l'islam d'abord, puis l'identité nationale, culturelle et civilisationnelle, la
citoyenneté en troisième lieu, et enfin les droits de l'homme. Sept ans plus tard, constate Rabia Naciri, auteur d'une étude commanditée par le Conseil Consultatif des Droits de l'Homme (CCDH), "la confusion règne, à cause de la primauté accordée au religieux au détriment des valeurs universelles". Elle n'a pas tort, puisque sur 1000 enseignants interrogés par le sociologue Abdellatif Felk à propos de leur mission éducative (lire encadré), seuls 18% estiment devoir former "un bon citoyen", alors que 31% se targuent de créer un vivier de "bons musulmans". Le trouble devient encore plus manifeste, lorsque 51,6% du même échantillon d'éducateurs jugent que "les valeurs universelles devraient être révisées pour mieux s'adapter à la tradition et à la charia musulmane" relève l'auteur dans cette étude destinée à l'Association Marocaine des Droits de l'Homme (AMDH).
Un document officiel du ministère de tutelle reconnaît que "les valeurs (humaines) que nous voulons édicter sont à l'opposé de l'héritage culturel dominant au sein du corps enseignant". L'un des architectes de la réforme au sein du ministère, Abderrahmne Rami, reconnaît, pour sa part, "ne pas disposer des profils adéquats pour former les éducateurs à changer d'attitudes". Par contre, ajoute-t-il, "nous avons établi suffisamment de garde-fous pour mieux refléter ces orientations dans les manuels" (lire encadré). Pourtant, il suffit de feuilleter quelques uns de ces nouveaux livres scolaires pour constater que le toilettage, entamé (pourtant) il y a dix ans par Rachid Belmokhtar, est loin de donner tous ses fruits.
Notons, dans l'enquête réalisée par la pédagogue, Khadija Merouazi (lire encadré) une récurrence des injonctions (ce qu'il faut faire et ne pas faire) dans les manuels d'éducation islamique (Fi Rihab Attarbiya al Islamiyya, CE2 et 1ère année de collège). Même un livre de langue arabe (Al Moufid fi Allougha al Arabia, CE1), remarque-t-elle, fait l'éloge de "la nation musulmane comme une nation élue, à l'exception de toutes les autres". Et parfois, lit-on dans cette étude, menée au profit de l'Organisation Marocaine des Droits de l'Homme (OMDH), la conception de l'espace public se limite à sa dimension musulmane. Exemple, dans un manuel d'éducation plastique (Al Mokhtar Fi attarbia Attachkilia, CE2), dix images de mosquées tiennent lieu d'unique repère visuel pour illustrer l'architecture urbaine.
Cette somme de "failles", les décideurs au ministère de l'éducation nationale n'y perçoivent pas forcément une fixation identitaire. Juste "une volonté de faire connaître les différentes facettes de la civilisation musulmane", lit-on dans leur réponse à l'OMDH. Par ailleurs, rappellent-ils, un cours embryonnaire aux valeurs universelles des droits de l'Homme est dorénavant prodigué et plusieurs modules sur la culture humanitaire de la paix trouvent leur chemin dans les programmes. Mais, comme le note judicieusement le sociologue Mohamed Tozy (membre de la commission des programmes), "les valeurs humaines sont tout juste parsemées, alors que l'islam est présent, comme une somme d'informations que des lobbies islamistes s'évertuent à orienter ". Que retient l'élève au bout du compte ? "Qu'il a une identité et qu'il se doit de la défendre", commente subtilement l'un des concepteurs du projet éducatif actuel. Et son appartenance à l'humanité ? Il s'en rend compte, mais très lentement.

Plus méfiants que tolérants

La tolérance est une des valeurs-clés que le ministère de l'éducation nationale se propose de promouvoir dans sa littérature et même dans les cahiers des charges de ses manuels. Mais lorsqu'on y voit de plus près, "les manuels d'éducation islamique insistent souvent sur une tolérance entre musulmans, exclusive de tous les autres", note à juste titre Merouazi. Et lorsqu'il est fait état du devoir du musulman d'accepter la diversité des races, des ethnies et des idiomes, le seul exemple choisi est celui du pèlerinage, où les musulmans sont de multiples origines, mais entre eux (Fi Rihab Attarbia al Islamiya, 1ère année de collège). Ce sentiment d'appartenance à la Oumma est renforcé même dans un manuel d'arabe (Al Mounir Fi allougha Al Arabia, CE4). L'élève y est invité, sous forme de questions-réponses, à choisir entre "être musulman ou mécréant". "Comme si le fait d'avoir une autre obédience vous exclut d'emblée de la communauté", commente Merouazi, dans son enquête. Le rejet de l'Autre au nom de la croyance, ce spécialiste en minimise l'impact, mais estime qu'une fois conjugué à d'autres influences, médiatiques et politiques, il pourrait devenir nuisible.
Aujourd'hui, il y a, certes, des manuels où le dialogue des religions est effleuré. Comme il y a entre les auteurs de manuels (équipes de trois personnes), une culture de confrontation d'arguments qui se met à peine en place. "Il y a même dorénavant un observatoire qui veille à ce que les valeurs soient exprimées dans leur diversité dans les manuels", note fièrement Rami. Mais sur le terrain, il y a de quoi être sceptique. Remarquant à juste titre que la thèse du "choc des civilisations" devient une référence majeure dans la communauté des enseignants, Felk estime que "les jeunes cultivent une intolérance latente. Vu le manque d'occasions offertes à la plupart de rencontrer l'Autre et l'attitude de certains enseignants qui les encouragent à se recroqueviller sur eux-mêmes, ils deviennent souvent méfiants". Pour ne pas dire intolérants.

Plus conservateurs que créatifs
Le ministère de tutelle essaie de montrer, dans sa réponse adressée à l'OMDH, jusqu'à quel point les manuels se départissent des valeurs archaïques ancrées dans la société. Mais quels exemples évoque-t-il pour ce faire ? Des manuels d'arabe (Al Moufid, 1ère et 2ème années collège) truffés de citations, coraniques ou royales, prônant l'ouverture. Or, le fait que ces leçons proviennent de Dieu ou du monarque est tellement réitéré dans notre culture qu'il ne risque pas de libérer les énergies, outre mesure. D'autres exemples risquent, par contre, d'avoir un effet inhibant. Ainsi, dans ce manuel d'éducation islamique (Fi rihab Attarbia al Islamiya, CE2), toutes les femmes et les filles sont voilées, qu'elles soient en prière ou pas. "Cette standardisation est réductrice par rapport à une réalité plurielle", note Merouazi. Au ministère de tutelle, ces reproches sur le risque de figer la réalité dans l'esprit des jeunes, ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd. "Dorénavant, un groupe de spécialistes et d'artistes veillent à vérifier si les supports visuels proposés ne biaisent pas la réalité", annonce Rami.
Tant mieux, mais c'est au sein de la classe que le conservatisme a la peau dure. Selon l'enquête de Felk, "50% des enseignants incitent ou tolèrent le fait de faire sa prière pendant le cours". Quant à l'attitude qu'ils adoptent vis-à-vis des singularités ou des formes d'indiscipline qui s'expriment au sein de leur classe, 49,3% approuvent le recours à la violence (avec ou sans réserves). Justification, vieille comme le monde, "nous le faisons parce que les familles ne font pas leur travail". Cela montre, a contrario, qu'au sein des élèves, il y a des poches de résistance, des jeunes qui veulent faire preuve de créativité. Mais, faute de moyens (laboratoires, supports, ateliers) et vu le surnombre (moyenne de 48 élèves par classe dans le primaire), note Tozy, "la forme d'enseignement, elle-même, demeure conservatrice, basée sur la mémoire et la transmission orale". Mieux encore, note cet ancien responsable du ministère, "même lorsque des concepts modernes, comme la laïcité et la citoyenneté sont enseignés, ils sont dévitalisés. Ils deviennent plus des clichés que des stimulateurs de créativité". Nos jeunes deviennent alors conservateurs, par défaut.

Plus obéissants que critiques
N'allez pas croire que ces élèves ne se révoltent pas. Les quelque 8 millions de personnes qui évoluent dans l'univers scolaire charrient une culture de critique et de protestation permanente. Mais cela ne les dote pas forcément d'un esprit critique. Certes, les nouveaux manuels les invitent à travailler à partir de situations problématiques. "Même dans certains cours d'éducation islamique, le procédé est intégré", affirme Rami. Mais cela ne suffit pas. Non seulement la plupart des enseignants ne sont pas formés pour donner sens à ces pratiques, mais en plus les contenus compliquent leur tâche. Dans la plupart des manuels d'éducation islamique (Al Moumtaz, CE2, CE4 et Al Moufid, CE4), "la référence à la géhenne et à la nécessité de craindre Dieu est si récurrente qu'elle risque d'inhiber l'apprenant", relève Merouazi. Lors de l'opération Prométhée, organisée cet été par l'AMDH, pour initier 200 enfants scolarisés à leurs droits, "plusieurs ont émis le souhait d'étudier un jour dans des classes où règne le même esprit de dialogue et d'écoute réciproque". Ce n'est pas que le ministère n'y pense pas. Dans le guide qu'il a édité sur les droits et responsabilités au sein de l'école, il est clairement dit que les encadrants se doivent de "recueillir les avis contraires et inclure les élèves dans la prise de décision". Seul hic, le taux d'écoles où les jeunes prennent part aux conseils de classe, par exemple, ne dépasse pas les 19%, selon l'étude de Felk.
Dans les cours, les choses se compliquent davantage. "Avec une disposition de classe, où l'élève est censé uniquement recevoir la vérité de la bouche du maître, l'obéissance est une exigence pédagogique", relève cet inspecteur d'histoire-géographie. Normal, commente Tozy, "la vérité dans notre système est soit chez Dieu ou dans la science". Alors, forcément, les élèves se font petits.

Plus fatalistes que volontaires
Y a-t-il quoi que ce soit qui pousse ces jeunes à se prendre en charge ? Sur le papier, oui. Des clubs de droits de l'homme sont prévus. Mais ils sont quasiment désertés dans la réalité (3,3% y participent selon l'étude de l'AMDH). Certes, les meilleurs élèves, même lorsqu'ils proviennent de couches défavorisées, ne manquent pas de détermination, participent à des concours internationaux, se surpassent dans les écoles préparatoires locales. Mais là, nous ne parlons que d'une élite. Qu'en est-il de la masse ? Prenant l'échantillon d'un manuel d'arabe (Al Moufid, CE1), Merouazi relève une série de cinq textes qui incitent le pauvre à se complaire dans son statut de victime sociale. Malgré le discours, à peine embryonnaire, sur la dignité humaine, Merouazi relève des lapsus révélateurs. C'est le cas de cette énumération des bienfaits du paradis : "Nous y trouvons des serviteurs, des mets, des boissons, des habits, des draperies, des ustensiles de cuisine, etc" (Al Moufid Fi Attarbia Al Islamiya, CE4). On aurait dit, commente Merouazi, "que le droit de ces pauvres élèves à la prospérité est reporté à l'au-delà".
Cela fait-il de ces jeunes des fatalistes ? "Pas toujours, commente Tozy, encore moins lorsqu'ils se transforment en émeutiers ou en kamikazes". Mais hormis ces situations critiques, l'attentisme est souvent de mise. "Surtout lorsque la famille et l'enseignant le consolident par un discours moral qui prône la patience et l'acceptation de son sort", note judicieusement Felk. En face, le ministère ne se complaît pas dans une posture défaitiste. "Je connais le réel, mais je refuse de l'accepter comme fatalité", note Rami. C'est la moindre des choses. Mais de là à transmettre le même état d'esprit, la partie est loin d'être gagnée.

Plus opportunistes que compétents
La première mission que s'assignent 51% des enseignants interrogés par l'AMDH est de former un individu capable. "Cela veut dire qu'ils préfèrent des jeunes qui ont la compétence sociale pour se débrouiller et s'en sortir dans leur réalité plutôt que la compétence scientifique pour réussir dans l'absolu", décode Felk, l'auteur de l'étude. Certes, les compétences, en sciences surtout, ne sont pas si minoritaires que cela, mais ce sont tout juste des îlots épars et des expériences pilotes qui n'ont pas encore fait tache d'huile. également auteur d'une enquête en cours sur les valeurs des jeunes, Tozy confirme : "Dans une société où le clientélisme demeure dominant, l'opportunisme est une stratégie de survie. Le problème est que cette débrouillardise se manifeste souvent par de la tricherie et du copiage. Les jeunes ne croient plus que l'école leur offre une égalité des chances, alors ils essaient de s'en sortir à leur manière". Le comble est que ces pratiques sont rarement incriminées. "La fraude à l'école est souvent protégée au nom du corporatisme", lit-on dans une étude de Transparency. "C'est un peu la culture du pauvre", commente, dépité, Felk.

Plus machistes que libéraux
"L'école marocaine est un miroir grossissant de la réalité du Marocain moyen", note cet ancien responsable au ministère de tutelle. Dans les relations entre les deux sexes, cette réalité crève les yeux. Dans les manuels, d'abord. Certes, le cas précis de Fi Rihab Attarbiya Al Islamiya, CE1, dans lequel le sexe faible est constamment affiché en posture de servante et femme de ménage voilée, n'avait pas été homologué par le ministère (voir ci-contre). Mais au-delà de ce cas contestable, une étude statistique sur l'ensemble des manuels, produits en 2004, montre que le taux d'images révélant la femme dans une tenue de sport ne dépassait pas 7%. Dans ce manuel d'arabe (Al Moufid Fi Allougha Al Arabia, CE1), certaines situations relatées sont d'un machisme extrême. Ainsi en est-il de "cet enfant dont la mère sort pour la première fois rencontrer des hommes". Même dans un manuel de français (L'école des mots, CE4), l'inégalité entre garçons et filles est flagrante. Appréciez cet extrait : "Demain, Nadia, Leila et Mehdi partent en vacances avec leurs parents. Nadia aide maman à faire leurs valises".
Cette année, Moudawana oblige, "nous avons été à l'écoute, revu les contenus dans ce sens, mais il est possible que vous ne retrouviez pas les valeurs d'égalité affichées comme vous le souhaiteriez", note Rami. La désillusion peut être plus forte au niveau des comportements au sein de l'école. "Les salles des professeurs sont rarement occupées en même temps par des enseignants des deux sexes", note Felk dans son étude. Quant à la mixité dans les classes, même si 80% la considèrent souhaitable, un nombre élevé d'enseignants distingue entre rangées, masculines et féminines. "Tout cela est indéniable, mais est contrebalancé par le fait que les filles réussissent davantage via l'école", relativise Tozy. Vrai, mais entre réussir et être considéré comme l'égal de l'homme, il y a encore tout un fossé à combler.

Plus dépendants qu'autonomes
Au-delà du clivage fille-garçon, quelle place est accordée à la liberté individuelle dans nos écoles ? "Les seules libertés évoquées dans les manuels marocains sont en lien avec la religion et la nation", lit-on dans le dernier rapport de développement humain, produit par le PNUD cette année. Merouazi confirme. Le seul exemple évoqué dans les manuels d'arabe, censé illustrer cette forme de liberté renvoie à Ali Ibn Abi Talib qui devint musulman, alors que ses parents ne l'étaient pas.
Certes, le volet "initiation à la citoyenneté", dorénavant intégré dans le cursus d'histoire-géographie, comporte des bribes d'enseignements, mais le volet des libertés y est plus abordé au niveau collectif qu'individuel. Et pour cause, "la plupart des enseignants interrogés estiment que l'élève n'est pas un être autonome", rapporte Felk. Mais si au niveau des programmes, des notions comme la liberté de conscience, la liberté sexuelle ou encore le droit à la différence sont de l'ordre de l'indicible, il n'en demeure pas moins qu'elles existent fortement dans la pratique de tous les jours. "Les jeunes provenant de classes pauvres ou défavorisées apprennent à s'autonomiser dans la rue. Ce sont des individus prédateurs", note Tozy. Cela se traduit à l'école par des formes de rébellion ou de résistance à l'ordre établi. Mais faute d'être canalisée, cette liberté chaotique demeure rejetée par l'establishment scolaire. Cela crée en règle générale "une dépendance psychologique vis-à-vis du groupe", note Felk. Du coup, l'école contribue à former des êtres qui ont honte d'être épanouis, d'autres frustrés et d'autres encore qui vivent leur autonomie comme une défiance.

Plus brouillons que rigoureux
S'il y a un fait autour duquel il y a unanimité, c'est bien l'absence de rigueur dans notre système éducatif. Même un responsable de la trempe de Rami le reconnaît volontiers, "la connaissance scientifique, nous l'avons, mais nous devons renforcer l'esprit scientifique". Comment y parvenir, alors que le mal est profond ? Suite à son long périple dans les classes, Felk est catégorique, "les enseignants manquent de moyens, intrinsèques, mais aussi matériels, pour favoriser l'analyse". Tozy n'est pas moins sévère avec les enseignants, "le manque d'éthique chez la plupart, mais aussi le fait de travailler par des automatismes dans les sciences exactes, tout cela éloigne les jeunes de la rigueur requise". Il y a indéniablement des exceptions, dans des écoles ou lycées prestigieux, où l'éthique personnelle d'individualités, proviseurs, enseignants, ne fait que confirmer la règle. Au ministère, la question dérange au plus haut point. Y aura-t-il des ruptures dans la formation prodiguée aux enseignants et dans les formes de suivi appliquées par les inspecteurs ? C'est, en tout cas, un vœu clairement affiché. En attendant, c'est le statu quo. Sinon, le culte de la débrouillardise.

Plus livrés à soi que sûrs de soi
La conséquence directe de cette somme de dysfonctionnements est un déficit de communication et d'encadrement. Chacun trouve refuge dans un groupe d'appartenance distinct. Les enseignants, dans des chapelles, syndicales ou politiques. Et les jeunes, dans des attitudes divergentes (détermination, laissez-aller, fraude, etc). Et les décideurs dans tout cela ? Réponse lucide de Rami : "Jusque là, nous avons su parler des valeurs. Maintenant, il nous faut apprendre à les véhiculer". Entre temps, nos jeunes resteront livrés à eux-mêmes.




Rapports. L'AMDH et l'OMDH font du terrain

"Le degré d'application des droits humains dans les manuels scolaires", tel est le titre du rapport finalisé par l'universitaire et pédagogue, Khadija Merouazi (membre dirigeant de l'OMDH) en décembre 2004. Faisant une analyse des contenus de 26 nouveaux manuels, l'étude zoome surtout sur les imperfections passées entre les mailles des filets. Depuis, l'enquête a fait couler beaucoup d'encre. Une réponse officielle du ministère de tutelle a été rédigée en février 2005 et voilà que l'OMDH vient en juillet de remettre au ministère ses réactions. On y apprend, grosso modo, que le ministère n'a pas su démonter les critiques faites aux extraits passés au crible. L'AMDH a, pour sa part, commandé une enquête au sociologue, spécialiste de l'éducation, Abdellatif Felk, sur "les représentations des droits humains chez les enseignants et les enseignantes". Un groupe de militants a donc sillonné 6 régions, au début de 2004, et rencontré 1000 enseignants, auxquels il a fait remplir des questionnaires, avant de les inviter à des focus groupes. Quelle a été la réaction du ministère de l'éducation nationale ? "Il a fait acte de présence à la présentation des résultats, via dame droits humains, Khadija Chakir", raconte le secrétaire général de l'AMDH, Abdellatif Moustaghfir. Par ailleurs, coordinateur de la commission d'éducation aux droits de l'homme, ce dernier rappelle que l'association est dorénavant engagée à multiplier les actions de promotion sur le terrain. Après l'opération Prométhée, visant à l'éducation des élèves aux droits de l'enfant (l'objectif, l'année prochaine serait de réunir 2000 participants), un projet Ibn Rochd vise à sensibiliser les enseignants aux droits de l'homme, dans leur globalité.




Réforme. Les bonnes intentions du ministère


L e ministère ne reste pas les bras croisés, loin s'en faut. Outre l'introduction des droits de l'homme et de la Moudawana dans le cursus scolaire, un observatoire des valeurs a été créé le 4 mai 2005, en vue de "consolider la diversité des valeurs dans les programmes et les manuels". Jusque-là, des imperfections échappaient à la vigilance de la commission de validation et d'évaluation des manuels. Dès cette année, une commission est chargée exclusivement de vérifier la cohérence des différents livres avec les valeurs de tolérance, d'équité et de dignité. L'effet de ce double contrôle ne sera pas, hélàs, rétroactif. Du coup, les manuels irrecevables et déjà existants sur le marché, ne risquent pas d'être mis hors état de nuire de sitôt. Sauf si les éditeurs jouent le jeu. Sur un autre registre, le ministère possède dorénavant un outil efficace pour tenir compte des besoins des élèves. Fait inédit, une étude lancée sur 1999 en 14.000 échantillons, permet aujourd'hui de savoir les valeurs à revoir, à encourager ou à bannir. Enfin, le ministère a diffusé un guide permettant à toutes les écoles d'apprendre à gérer les différentes relations en leur sein dans un souci de respect de l'autre. Que veut le peuple ? Plus de formation pour permettre à ces nobles intentions de ne pas rester lettre morte. Et des programmes plus performants. Au travail, messieurs. La partie n'est pas encore gagnée.




Plus loin.
Le miroir de la société

(Par Driss Ksikes)

Imaginons ce jeune élève d'aujourd'hui en adulte. On lui a tellement ressassé son appartenance musulmane qu'il y a non seulement cru, mais s'est évertué à la défendre aux yeux des "mécréants". à ses heures perdues, il s'adonne à son jeu favori : médire de l'Occident au café avec ses amis de fortune. Exactement comme ses profs d'arabe et d'éducation islamique autrefois. Et n'allez surtout pas lui dire qu'il a été aliéné par leur vision du monde. Son père l'a toujours encouragé à être respectueux de ses aînés et à éviter de mettre en doute leur parole. L'école lui a également appris que ses libertés personnelles sont si superflues qu'elles ne peuvent être que clandestines. Chômeur par intermittence, il essaie de s'en sortir. Faire du deal de hasch par-ci, de la vente de CD piratés par là… Ça s'appelle le système D. Son initiation à ce monde parallèle qui l'aide à braver l'inégalité des chances et à gagner une petite place au soleil, il l'a reçue sur les bancs du collège. Tricheur impénitent, son voisin de table est aujourd'hui un grand fortuné. Il ne l'envie pas. Chacun son sort, se dit-il. Est-il fataliste, résigné ou tout juste fatigué ? Il n'y pense même pas. Il vaut mieux ne pas trop réfléchir, lui dit toujours son compagnon de café. Tous deux ont perdu le sens de la rigueur très tôt, à l'école. Et ils ne le savent même pas.